La Présence : où sont mes chaussures ?
Cela vous arrive-t-il de chercher vos clés ou vos lunettes alors que vous venez de les poser quelque part ?
De prendre votre douche matinale tout en étant déjà absorbé par la réunion qui va suivre ?
Ou encore d’accompagner votre petite-fille à l’école, sa main posée dans la vôtre, tandis que votre esprit reste accaparé par un problème de trésorerie, une décision difficile ou une tension managériale ?
Vous êtes bien là, physiquement. Mais êtes-vous réellement présent ?
Dans nos environnements professionnels, nous pouvons enchaîner les réunions, traiter nos messages, répondre aux sollicitations et prendre des décisions sans être pleinement présents à ce que nous vivons.
Nous avançons alors, d’une certaine manière, « à côté de nos chaussures ».
La présence est un mot-valise qui recouvre de nombreuses notions. Je souhaite partager ici trois réflexions, nourries par mon parcours personnel, ma pratique de la pleine conscience et mon expérience d’accompagnement des dirigeants, des managers et des équipes.
1. Être physiquement présent ne suffit pas
Une histoire zen illustre cette idée avec simplicité.
Un moine étudie depuis dix ans dans un monastère bouddhiste. Il suit les enseignements de son maître, pratique chaque jour et lit tout ce qu’il trouve. Un jour, il se sent prêt à devenir maître à son tour.
« Reviens demain, lui répond son maître. Je te poserai une question. Si tu sais y répondre, tu seras prêt. »
Le doute s’installe. Le moine décide qu’il doit encore apprendre et passe dix nouvelles années à étudier et à pratiquer. Lorsqu’il retourne enfin voir son maître, celui-ci lui fait la même réponse.
Le lendemain, il pleut. Le moine prend son parapluie, traverse la cour, dépose ses chaussures à l’entrée et s’avance vers le maître.
« Je suis prêt. Vous pouvez me poser votre question. »
« Bien. As-tu posé tes chaussures à droite ou à gauche de ton parapluie ? »
Le moine ne sait pas répondre.
Cette histoire me fait sourire, car elle parle d’une expérience très familière : nous pouvons accomplir un geste sans en avoir réellement conscience.
Le mot « présence » vient du latin praesentia : « ce qui est là ». Dans son sens premier, être présent signifie se trouver physiquement dans un lieu.
Je peux donc être présent à une réunion sans être véritablement disponible.
Je peux écouter un collaborateur tout en préparant ma réponse. Je peux conduire un entretien en pensant déjà au rendez-vous suivant. Je peux participer à un comité de direction sans percevoir les tensions, les hésitations ou les désaccords qui ne s’expriment pas ouvertement.
La Présence, avec un grand P, désigne autre chose. C’est la capacité à vivre pleinement l’expérience de l’instant, dans toutes ses dimensions : physique, sensorielle, émotionnelle, cognitive et relationnelle.
Être présent, c’est être attentif :
- à soi, à ses sensations, ses émotions et ses pensées ;
- à l’autre, à ses paroles, mais aussi à ses silences et à ce qu’il manifeste au-delà des mots ;
- à la relation, à ce qui se construit, se tend ou se transforme entre les personnes ;
- à l’environnement et à la situation telle qu’elle se présente.
Être présent, c’est habiter pleinement l’instant que nous vivons.
Cette qualité est particulièrement précieuse pour un dirigeant ou un manager. Elle permet de percevoir davantage d’informations avant d’agir, d’écouter ce qui cherche à se dire et de distinguer une réaction automatique d’une réponse réellement ajustée.
Elle ne garantit pas que nous prendrons toujours la bonne décision. Elle nous aide cependant à décider avec une conscience plus large de la situation, de nos propres mouvements intérieurs et des personnes concernées.
La présence permet de répondre à une situation plutôt que de simplement réagir.
2. La présence ne se décrète pas, mais ses conditions se cultivent
Nous parlons parfois de la « qualité de présence » d’une personne.
Elle est difficile à définir précisément, mais nous la reconnaissons lorsque nous la rencontrons. Nous sentons que la personne est disponible, ancrée et engagée dans la relation. Elle ne cherche pas seulement à convaincre, à contrôler ou à produire un effet. Elle est véritablement là.
Dans mes accompagnements, j’observe combien cette qualité varie selon les personnes, mais aussi selon les moments. Elle peut se développer et se renforcer, mais elle ne se commande pas.
La lecture de La Voie du sentir, de Luis Ansa, a nourri ma réflexion sur ce sujet. La présence ne fonctionne pas comme un interrupteur On/Off. Nous ne pouvons pas décider qu’à partir de maintenant nous serons parfaitement présents.
En revanche, nous pouvons créer en nous les conditions favorables à son émergence.
La pratique de la pleine conscience constitue, pour moi, un soutien précieux. Elle nous invite à interrompre quelques instants le flux de nos activités pour reprendre contact avec notre expérience : notre respiration, nos sensations corporelles, nos émotions, nos pensées et ce qui se passe autour de nous.
Je conseille souvent aux dirigeants et aux managers que j’accompagne de pratiquer régulièrement de courts STOP. Quelques secondes peuvent parfois suffire avant une réunion, un entretien sensible, une prise de parole ou une décision importante.
S’arrêter.
Faire silence.
Respirer.
Observer ce qui est présent en soi.
Puis revenir à la situation avec davantage de disponibilité pour décider en conscience
Ces pauses ne constituent pas du temps perdu. Elles permettent souvent d’éviter une réaction précipitée, une parole maladroite ou une décision prise sous l’emprise de la tension.
Peu à peu, un accordage subtil devient possible entre le corps, le cœur et la tête. Comme lorsque l’on accorde un piano pour retrouver la note juste.
Cet accordage ne consiste pas à opposer les émotions à la raison. Il permet de réunir les différentes informations dont nous disposons. Une décision peut être rationnellement cohérente sans être totalement ajustée aux personnes, au contexte ou au moment. Le corps et les émotions peuvent alors nous signaler une tension, une incohérence ou un besoin que notre pensée n’a pas encore identifié.
Je pense également à une cordée en montagne. Pour avancer vers le sommet, chaque personne doit conserver ses propres appuis tout en restant attentive aux mouvements, au rythme et aux fragilités des autres.
Il en va de même dans une équipe.
La coopération ne repose pas uniquement sur des processus, des outils ou une répartition claire des responsabilités. Elle dépend aussi de la capacité de chacun à être présent aux autres et à ce qui se passe dans le collectif.
Dans une réunion, tout ne se dit pas. Il y a les paroles échangées, mais aussi les silences, les regards, les enthousiasmes, les désaccords retenus et les idées qui cherchent encore leur place.
Faciliter un collectif, c’est aider le groupe à porter son attention sur cet espace commun. C’est permettre aux personnes de s’exprimer sans chercher trop rapidement à conclure. C’est ralentir suffisamment pour entendre les différents points de vue, tout en préservant l’élan nécessaire pour agir.
La présence ne supprime pas les différences : elle permet d’en faire une ressource pour le collectif.
Elle exige de l’engagement, de l’ouverture et de la curiosité. Elle nous demande parfois d’accepter le « je ne sais pas » afin de laisser apparaître ce que nous n’avions pas encore perçu et ce que le groupe peut faire émerger ensemble.
3. La non-présence crée de l’absence
Ce qui m’intéresse aussi, c’est l’état d’absence, peut-être parce qu’il nous est beaucoup plus familier que nous ne voulons bien l’admettre.
Je peux être très affairé sans être réellement concentré sur ma tâche.
Je peux être devant vous sans être vraiment avec vous.
Mon esprit est ailleurs : il anticipe, rumine, compare, évalue ou prépare déjà la suite. Je ne suis plus tout à fait en contact avec moi-même, avec l’autre ni avec ce qui se passe entre nous.
Dans une relation managériale, cette absence peut conduire à répondre à côté du véritable besoin, à interpréter trop rapidement un comportement ou à décider sans avoir entendu une information essentielle.
Dans un collectif, elle peut nous empêcher de voir qu’une personne ne trouve plus sa place, qu’un désaccord reste enfoui ou que l’équipe applique une décision sans véritablement y adhérer.
Dans l’accomplissement d’une tâche, elle disperse notre attention, multiplie les erreurs et réduit notre efficacité.
C’est ainsi que l’on se retrouve « à côté de ses pompes ».
Non parce que l’on manque de compétences, mais parce que l’on n’a pas vu ce qui était sous nos yeux, ni perçu ce qui se passait en soi, chez l’autre ou dans la relation.
Cette absence nous prive de clarté. Nous comprenons moins bien la situation, nos propres réactions et celles des autres. Nous risquons alors de nous disperser ou d’agir par automatisme : nous précipiter, nous fermer, rejeter ce qui nous dérange ou chercher à imposer notre réponse.
De là peuvent naître du stress, de l’inefficacité et des difficultés relationnelles.
L’enchaînement pourrait se résumer ainsi :
Non-présence → Absence → Manque de clarté → Inefficacité et souffrance
Être présent ne signifie pourtant pas ne plus ressentir de stress.
La présence n’efface ni les difficultés, ni les tensions, ni les émotions douloureuses. Elle permet de les reconnaître plus clairement et de retrouver une marge de liberté dans la manière d’y répondre.
C’est là, à mes yeux, qu’elle rejoint notre pouvoir d’agir.
La présence ne nous éloigne pas de l’action : elle en change la qualité et, souvent, l’efficacité.
Pour un dirigeant, elle peut éclairer une décision.
Pour un manager, elle peut transformer la qualité d’une relation.
Pour un DRH, elle peut aider à percevoir ce qui se joue derrière les processus, les comportements et les indicateurs.
Pour une équipe, elle peut créer les conditions d’une coopération plus confiante, plus lucide et plus féconde.
Et si nous commencions par un instant de présence ?
Avant d’entrer dans une réunion, de répondre à un collaborateur, d’accomplir une tâche, de prendre une décision ou d’animer un collectif, nous pouvons commencer très simplement.
Nous arrêter un instant.
Faire silence.
Porter attention à notre respiration et à ce qui se passe dans notre corps.
Puis nous demander :
Qu’est-ce qui est présent en moi ?
Qu’est-ce qui est présent chez l’autre ?
Qu’est-ce qui cherche à se dire ou à émerger entre nous ?
Ensuite, avancer.
Et, de temps en temps, remarquer où nous avons posé nos chaussures !
Dans mes accompagnements individuels et collectifs, j’aide les dirigeants, les managers et les équipes à créer ces espaces de recul et de présence. Ils permettent de retrouver de la clarté, d’ajuster sa posture, de prendre des décisions plus conscientes et de développer une coopération plus sereine et plus efficace.
Je supervise aussi des coachs, des accompagnants, des consultants pour renforcer cette qualité de présence dans leur métier.
Si ces enjeux font écho à une situation que vous traversez actuellement, je serai heureux d’échanger avec vous.
Et vous, qu’est-ce qui vous aide à être vraiment présent dans les moments importants ?

Libre adaptation de « Every Minute Zen », récit nº 35 de 101 Zen Stories, transcrit par Nyogen Senzaki et Paul Reps.
Photo de Rupert Britton sur Unsplash
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